Dans une vie antérieure, je militais à la campagne. Président de Lai Pouèlée, association pour l'expression populaire en Morvan, avec quelques autres, nous tentions d'expérimenter le développement rural à travers la culture, l'économie, les contes, la musique, les confitures et les fromages. Porteurs de micro initiatives, fervents partisans d'une démocratie ouverte et participative, nous tentions de faire vivre des réseaux de compétences que nous pensions support de redéveloppement face aux compagnies d'assurance et à la Caisse d'Epargne qui achetait des montagnes entières pour couper à blanc les feuillus et planter du sapin. Le maire de Château-Chinon de l'époque nous disait toujours : "faites vos preuves les p'tits gars, et nous verrons comment vous aider".
Il est devenu Président de la République et s'il n'a pas oublié Château-Chinon, il n'a plus donné signe de vie sur nos projets. Les autres, non plus, sauf le Christian, jeune sous-préfet à l'époque, que j'estime beaucoup et qui a du lire ce que nous écrivions. Il a depuis fait une brillante carrière, mais il est resté simple.
Dans l'Almanach du Morvan 1993, j'avais commis un édito que je viens de retrouver et, allez savoir pourquoi, j'ai envie de le ressortir. J'ai bien écrit cela en novembre 1992. L'Almanach a bien été publié en 1993. L'actualité bégaye, et ça ne me rassure pas sur notre futur commun.
LP 15 juin 2005
DÉMOCRATIE
Chaque jour une nouvelle pierre s’ajoute au clivage qui secoue notre pays.
Du bon côté : les protégés, les gagneurs qui ont profité de la crise, ceux qui ont encaissé les dividendes des grands équilibres et qui ne côtoient l’exclusion qu’à la télévision, de temps en temps.
Du mauvais côté : les fragilisés, les sans travail, des losers, laissés-pour-compte de la rigueur, des jeunes inquiets pour leur avenir, des classes moyennes qui s’appauvrissent et des petits paysans qui en veulent à la terre entière.
Le référendum sur Maastrich a révélé cette fracture sociale avec force. Cela a fait à peine hoqueter les responsables politiques qui continuent de s’agiter dans leur petit monde comme si rien ne s’était passé, comme si nous n'avions rien dit.
Entre le oui des protégés et le non des fragilisés, il y a dix ans de gouvernement socialiste. Dix ans d’obsession du marché, de mépris du citoyen, d’indifférence aux inégalités, de raids boursiers, de scandales impunis, de corruption. Un sinistre bilan politique et un grand vide social.
La belle espérance qu’incarnait la gauche au début des années 80 a viré au fiasco idéologique. À la solidarité et au partage, elle a préféré le profit, le franc fort, l’économisme. À l’Etat gestionnaire et garant des services publics, elle a préféré la déréglementation et la rentabilité à courte vue. Elle a préféré le cynisme et la pratique systématique de l’esquive à la responsabilité et à la morale politique. Les années Mitterrand nous laissent un franc fort gagné à la faillite de l’éthique.
Et ce n’est pas la droite qui veut hargneusement, puisqu'elle pense qu'il est à elle de droit divin, reprendre le pouvoir qui nous ramènera une morale qu’elle n’a jamais eu lorsqu’elle était au pouvoir. Ce n’est pas la droite avec ses programmes contradictoires, ses luttes de clans, ses vieux acteurs fatigués, spécialistes du come-back raté qui vont nous redonner confiance en nous, en la société. Et je n'évoque même pas les extrêmes des deux bords qui sont confits dans leurs certitudes, dans des systèmes à contre courant de l'histoire.
L’heure est au renouvellement des générations, à des propositions franches d’une alternative crédible sur les grandes questions que sont les inégalités, le chômage, la solidarité Nord-Sud, l’exclusion, la protection de l'environnement et la préservation des liens sociaux.
L’évolution des mentalités, des mœurs, des besoins, des sensibilités, du tissu social surprend épisodiquement nos institutions politiques immobiles. L’accumulation des malaises dus à ce décalage fait monter des tensions qui peuvent tourner au soulèvement quasi institutionnel (type mai 68).
Or, près de 25 ans après, les motifs du malaise “soixantehuitard” n’ont guère changé. Le leitmotiv du “déficit démocratique” lors de la campagne pour le référendum de Maastrich l’a montré : la frustration des besoins d’expression des citoyens reste entière.
La société de consommation est plus gluante que jamais. Avec cette différence, de taille, qu’elle secrète 3 millions de chômeurs et d’exclus.
Les citoyens aujourd’hui aimeraient avoir leur mot à dire sur les décisions qui affectent leur quotidien, être consultés avant que des décisions soient prises et pas après, lorsqu'il est trop tard.
Nous attendons donc de ceux qui veulent prendre des responsabilités politiques qu’ils nous démontrent qu’ils en sont capables et qu’ils n’ont pas seulement pour but de garder ou de conquérir les échelons du système politique. Et nous leur répondrons, par tous les moyens qui sont les nôtres.
La démocratie de masse n’est plus, la démocratie de participation est en route…
Laurent Pieuchot
Novembre 1992 - in Almanach du Morvan 1993 publié par Lai Pouèlée


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